Le 21 avril 2019, le gouvernement français a publié au journal officiel le décret relatif au plan gouvernemental intitulé « Bienvenue en France ».  La mesure phare de ce plan, annoncée par le premier Ministre Edouard Philipe, consiste en de fortes augmentations des frais de scolarité pour les étudiants extra-européens à partir de la rentrée 2019-2020.  Une telle mesure, relève-t-elle du bon sens ?

Des injustices au  nom de la justice sociale

Malgré les nombreuses contestations, notamment des universités dont près d’une vingtaine ont refusé d’appliquer les nouveaux tarifs à la rentrée, la réforme est actée. Comme annoncé depuis novembre 2018, les frais de scolarité  pour la licence, sont passés de 170 euros à 2770 euros (une augmentation de plus de 1600%),  et de 243 euros à 3770 euros pour le master, soit une augmentation de plus de 1500% ; les doctorants étant dispensés de l’application des nouvelles mesures tarifaires. Plusieurs arguments ont été avancés par le gouvernement afin de légitimer ces nouvelles mesures. Entre autres, la réparation de l’injustice sociale, causée par l’égalité de traitement tarifaire pour les étudiants extra-européenne qui ont les moyens et ceux français à faibles revenus. Mais ces supposés riches étudiants ne sont qu’une partie infirme des quelques 300.000 venant pour la plupart de pays à faible revenu. Ainsi, les victimes directes de cette mesure sont les étudiants extra-européens les moins fortunés majoritaires d’ailleurs, qui désormais se verront fermer les portes de l’enseignement supérieur en France faute de financements.

En outre, l’iniquité de la mesure est exacerbée quand on pense aux étudiants qui proviennent de pays en conflits d’origine politique, religieuse ou en situation économique très délicate. A cette tranche d’étudiants  il n’est laissé d’autres choix que de débourser une somme faramineuse et indisponible pour étudier en France, ou alors rentrer subir les conséquences des situations difficiles dont ils ne sont pas responsables dans leurs pays. Un choix aussi cornélien est susceptible de pousser certains étudiants à subir la précarité voire la clandestinité pour éviter de rentrer dans leurs pays d’origine avec des prétentions académiques inachevées.

Une attractivité en danger

Contrairement aux ambitions du gouvernement français, celles de rendre l’enseignement supérieur plus attractif, l’instauration de barrières tarifaires peut être préjudiciable à la qualité et à l’attractivité  elle-même du système éducatif. D’ailleurs, en 2006 et 2011, le Danemark et la Suède qui ont respectivement appliqué des mesures tarifaires semblables à celles annoncées, ont constaté des baisses de 35% et de 30% dans la proportion d’étudiants étrangers inscrits dès l’année suivante. Aussi, et selon l’UNESCO, la France est actuellement 4ème pays accueillant le plus d’étudiants étrangers après les USA, le Royaume uni et l’Australie. Un positionnement qu’elle pourrait perdre si les nouvelles mesures entraient en vigueur, car les frais d’inscription représentent une part substantielle de l’investissement en scolarité. Par conséquent, vouloir attirer plus d’étudiants en augmentant les tarifs d’inscription est paradoxal.

Par ailleurs, la mise en œuvre des mesures annoncées est susceptible de provoquer la fuite des talents qui, par manque de moyens, pourraient se tourner vers des destinations plus attrayantes en termes de conditions d’accueil. Une situation susceptible d’occasionner la perte d’un atout concurrentiel dans un environnement globalisé et hautement concurrentiel. D’ailleurs dans les conditions de cette réforme, certains illustres étudiants en France n’auraient pas pu contribuer à son rayonnement scientifique et culturel (Tahar Ben Jelloun d’origine marocaine ou  Boris Ephrussi d’origine russe, etc.). La hausse de frais de scolarité élevés et différenciés contribuera à assurer une sélection par l’argent au détriment d’autres critères plus importants. Une telle mesure devient inique surtout au moment où les aspirations d’extension de la Francophonie sont clairement annoncées. Une telle réforme porterait un coup à l’influence de la francophonie et par conséquent de la France au sein même de l’espace francophone et dans le reste du monde.

Des manques à gagner

Selon les chiffres du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, la part des étudiants étrangers inscrits en France a passé la barre des 300.000 inscrits depuis 2015, faisant passer la proportion de 8% à 12%. L’Afrique arrive en tête dans ce lot avec 45% des étudiants étrangers. A ce titre, les étudiants africains représentent les premiers concernés par la mesure alors même que la  contribution de l’ensemble des étudiants étrangers à l’économie locale de la France n’est pas négligeable. Pour exemple, en dépit d’autres démarches coûteuses, on réclame à un postulant au visa long séjour mention étudiant des documents bancaires attestant d’un virement mensuel permanent et irrévocable de 615 euros pour que l’étudiant puisse faire face au coût de la vie en France. Aussi, selon les chiffres de Campus France, l’accueil des étudiants étrangers coûte chaque année 3 milliards d’euros à la France, mais rapporte aussi 4,65 milliards d’euros ; ce qui crée un bénéfice de 1,65 milliards. Ces chiffres regroupent les dépenses de subsistance, des dépenses de séjours de visite des proches d’étudiants. Toutes ces ressources, payées par les étudiants étrangers, sont injectées dans le circuit économique français. Dès lors, s’en priver revient à renoncer à une source non négligeable de création de richesse et de dynamisation aussi bien des économies locales que de l’économie nationale. Par ailleurs, la contribution des étudiants à la dynamisation des territoires par l’emploi estudiantin et l’existence d’une main d’œuvre locale bon marché n’est plus à démontrer. C’est donc tous ces manques à gagner qui amènent à s’interroger sur d’éventuelles motivations politiciennes voire électoralistes d’une telle décision. Vraisemblablement, le gouvernement, en visant la migration estudiantine, cherche à réduire les flux migratoires, ce qui peut séduire une partie de l’électorat français.

Au final, les effets que cette mesure est susceptible de produire s’opposent aux objectifs d’attractivité annoncés. Il apparaît donc indispensable que le gouvernement français se remette en cause et change son approche de réforme s’il est sincèrement préoccupé par l’injustice sociale. Malheureusement, il est à craindre que les raisons électoralistes et la logique purement politicienne auront raison de son bon sens.

Mauriac AHOUANGANSI, doctorant-chercheur béninois. Le 1 mai 2019.

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